Engagements

L’interview « Prenez-en de la graine ! » de ACLEFEU

Par Sophie Le vendredi 12 mars 2021

distribution alimentaire

La crise sanitaire du Coronavirus, se double, dans certains quartiers, d’une crise sociale sans précédent. Émus par la situation inédite en Seine-Saint-Denis où notre entrepôt est installé, nous avons  décidé de répondre à l’appel du collectif ACLEFEU pour organiser une collecte alimentaire d’envergure à destination des plus démunis.

Plusieurs fournisseurs ont répondu présents en proposant des dons de denrées de premières nécessités ou des produits vendus à prix coûtant. Parmi eux : Base Organic Food, Celnat, Artisans du Monde, Laboratoires Gravier, Comptoir des Lys, Beendi, Emile Noël et Relais Vert.

En parallèle, nous avons  mobilisé notre communauté en créant une cagnotte solidaire pour acheter davantage de produits auprès des fournisseurs participants. Lors du premier confinement, nous avons ainsi collecté près de 12 000€ et offert près de 10 000 produits ! Pour le deuxième confinement, nous avons récolté près de 4 000€ et avons fait don de 6 000 produits.

Il est l’heure pour vous de découvrir ACLEFEU avec l’interview de Mohamed !

distribution alimentaire Seine-Saint-Denis

On se dit tout ! Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Que faites-vous ?

Je m’appelle Mohamed et je suis président d’ACLEFEU (à lire Assez le feu et signifiant Association Collectif Liberté, Égalité, Fraternité, Ensemble, Unis), un collectif situé en Seine-Saint-Denis et né en 2005 après les révoltes sociales suite à la mort de Zyed et Bouna. Notre démarche, à ce moment-là, a été de faire en sorte que tous ceux qui n’avaient pas la parole puissent l’avoir. On a travaillé autour d’un cahier de doléances. On a fait un tour de France et on a recueilli 200 000 doléances. On en a traité 20 000 puis on a fait 130 propositions pour améliorer la situation dans les quartiers. Et surtout, pour essayer de rapprocher le citoyen de l’institution alors que la relation de confiance était complètement fracturée. 

Ensuite, on a commencé à travailler autour de la jeunesse sur le sujet du décrochage scolaire. On a aussi créé des groupes de parole et mis en place des activités comme le jardinage, la marche ou le sport ou encore des ateliers scolaires, de bien-être ou d’échanges interculturels. On a également lancé un café des habitants et un projet qui s’appelle Oxygène permettant à des familles de pouvoir quitter le quartier pour partir en vacances.

Et puis, malheureusement, parce qu’il y a une réelle urgence pendant la crise sanitaire, on a commencé à travailler sur la distribution d’aide alimentaire et sur la santé dans les quartiers.

De mon côté, j’étais déjà engagé depuis l’âge de 16 ans, dans différentes associations. J’ai toujours milité pour la justice sociale dans les quartiers et la question écologique. J’étais éducateur de rue à la base. Aujourd’hui, je suis bénévole chez ACLEFEU et je coordonne une équipe dans un centre social qu’on a créé et qui s’appelle Hors les murs.

Parlez-moi un peu d'ACLEFEU, quel est votre combat ?

Notre combat c’est la justice sociale, c’est simplement de parler d’égalité. Dans les quartiers, ça fait 40 ans qu’on traite les gens comme une exception alors qu’ils ne demandent qu’une chose : vivre normalement. Leurs vies ne valent pas moins que les autres. 

Je ne vois pas pourquoi dans ces quartiers on n’aurait pas les mêmes chances, les mêmes droits, les mêmes devoirs. Je ne vois pas pourquoi on n'aurait pas le droit à des services publics dignes, des logements dignes, une culture digne, une santé digne, des écoles dignes où on peut aussi avoir les meilleurs professeurs, une sécurité digne avec des policiers qui savent mesurer la question préventive plutôt que la répression. 

Voilà pourquoi on se bat, pour interpeller sur les sujets de ces quartiers. On interpelle nos responsables et nos dirigeants pour leur dire qu’ils font fausse route et qu’il va falloir reprendre le bon chemin, qu’il y aura des dommages collatéraux s’ils ne prennent pas acte de ce qu’on leur dit.

On est simplement des lanceurs d’alerte, on est un thermomètre. On a une expertise, une expérience, parce qu’on vit au quotidien avec ces personnes. 

On a aussi lancé des grandes campagnes d’inscription sur les listes électorales et autour de la citoyenneté pour dire aux personnes d’être acteurs et auteurs de leurs vies, de ne pas être juste spectateurs.

Pourriez-vous me dire en quoi a consisté la collaboration entre ACLEFEU et La Fourche ?

La collaboration avec La Fourche a commencé avec cet élan de solidarité dont on a bénéficié et dont on a encore besoin parce que cette pandémie n’est pas terminée. La précarité gagne, il y a de plus en plus de pauvres, notamment dans ces quartiers. Notre devoir, c’était d’accompagner ces habitants et de ne pas les laisser tomber encore plus bas. Ces personnes sont des gens dignes qui travaillent mais qui ne gagnent pas bien leur vie, ils essaient de s’en sortir. 

Or, ces mêmes personnes ont un rôle essentiel dans la crise. Ce sont elles qui acheminaient toutes les denrées alimentaires vers les magasins, ce sont des caissières, ce sont des livreurs, des éboueurs, des aides-soignants, des professeurs qui ont fait en sorte que les enfants puissent continuer à aller à l’école… Ce sont toutes ces personnes qui vivent dans ces quartiers qui sont la richesse de la France et qu’on a tendance à oublier.

Notre collaboration avec La Fourche est importante. Ils ont tout de suite été sensibles à toutes ces questions. Ils ont décidé de venir nous aider avec des produits alimentaires de qualité puisque c’est du bio. Le bio est important parce que la malbouffe dans les quartiers c’est une vraie problématique, la question de la santé est primordiale. On a énormément de pathologies. Avec le Covid-19, notre département connaît des taux élevés de surmortalité : 132% des personnes décédées viennent de Seine-Saint-Denis, ça en dit long.

La collaboration avec La Fourche a été et sera encore pour nous quelque chose d’incontournable.

“À La Fourche, nous essayons de porter haut et fort notre mission d’accessibilité. Que ce soit en interne en œuvrant pour la réinsertion par l’emploi ou en externe en offrant des adhésions toute l’année et en aidant les plus précaires. Ce partenariat avec ACLEFEU était comme une évidence, l’association est située en Seine Saint Denis près de notre entrepôt et c'est le département le plus pauvre de France métropolitaine. Il nous était impossible de fermer les yeux sur ce qui se passait autour de nous. J'ai pu participer à quelques collectes, rencontrer des bénéficiaires et les bénévoles de l'association. Voir ces milliers de famille qui faisaient la queue pour manger à leur faim... le travail que fait ACLEFEU est essentiel et nous sommes fiers de les y aider.” - Lucas, cofondateur de La Fourche

distribution alimentaire

Comment la crise sanitaire et le confinement ont-ils impacté les personnes que vous aidez ? Comment vous êtes-vous organisés pour leur venir en aide ?

On est souvent pragmatiques, on se pose pas trop de questions, on agit. Au moment où on a senti les effets de cette crise et les manques à gagner pour certaines familles, on s’est dit qu’il fallait les aider.

Quand vous êtes nombreux, que vous vivez dans un logement trop petit à cause de la crise du logement, vous faites avec mais le confinement c’est compliqué. Pareil pour les gens qui ont perdu leur emploi ou les étudiants qui travaillaient pour éviter à leur famille de supporter la charge de leurs études et qui allaient perdre leur petit boulot. Les enfants allaient à la cantine pour 1€ et d’un coup il n’y a plus de cantine, c’est un coût supplémentaire pour les familles. Tout ça mis bout à bout, il y a un gros manque à gagner pour les gens.

Notre démarche, c’était tout simplement de leur apporter un peu d’air pour qu’ils ne tombent pas dans une précarité beaucoup plus grave. On essaye à notre petite échelle de fournir au moins 1 à 2 fois par semaine des colis alimentaires. On a donc mis en place des distributions alimentaires où il y a eu environ 1 400 personnes à chaque fois. 

Face au nombre de personnes présentes, le préfet a été obligé de faire une note au Ministère pour dire qu’il avait peur d’une émeute de la faim et qu’il fallait réagir pour donner une aide, même provisoire. Ils l’ont fait pendant 2 mois. Pour moi ça ne suffit pas mais c’est toujours mieux que rien. 

Pour les distributions, on s’est organisés pour récupérer des fruits et légumes, des denrées alimentaires et des boissons, on a posé des stands et on a demandé aux familles de passer récupérer leur colis. C’était pratiquement complet en termes de besoins alimentaires. On a commencé ces actions en avril/mai et on continue mais maintenant ce sont les familles qui passent dans nos locaux pour récupérer leurs colis à des horaires précis. 

À quoi a servi la cagnotte qui a été mise en place ?

Elle a servi à compléter nos colis alimentaires, à donner à ces personnes accès à des denrées de qualité et bio. Ça nous a permis de les accompagner plus longtemps. On a eu quelques entreprises qui nous ont aidé mais La Fourche fait partie de ceux qui depuis le début continuent à nous soutenir. On a eu beaucoup moins de monde au deuxième confinement pour nous venir en aide. La Fourche fait partie des rares personnes, tout comme la Fondation Abbé Pierre, à l’avoir fait.

distribution alimentaire

Qu’est-ce qui vous rend fier ?

Je ne suis pas fier de la situation qu’on est en train de vivre. Ce qui peut nous rendre fier, c’est de se dire que là où on nous pointe souvent du doigt comme des gens qui sont un problème, en fait on est plutôt une partie de la solution. Sans l’ensemble des bénévoles rien n’aurait été possible. Et malheureusement, on voit que c’est là où il y le plus de précarité que les gens sont les plus généreux, c’est extraordinaire. Il ne faudrait surtout pas qu’on casse cette chaîne de solidarité.

Quels sont vos rêves pour l’avenir ?

Qu’on puisse vivre tout simplement en harmonie. Ce qu’on voudrait, c’est un monde de paix sans avoir à surmonter toutes ces inégalités. Un monde juste finalement. Même si on sait qu’on ne naît pas tous égaux, on peut peut-être contribuer à casser cette fracture et réduire ces inégalités par nos comportements, par le respect et par le fameux vivre ensemble. Notre rôle, c’est de faire ensemble pour mieux vivre ensemble. En arabe, on parle souvent de mahabba, l’amour.

Quels sont vos prochains défis ?

On va travailler pour les étudiants. On a un véhicule qu’on a appelé l’Escale Solidaire. Le but c’est d’aller apporter du soutien aux étudiants précaires qui eux aussi ont souffert. On va leur apporter des colis alimentaires et des kits d’hygiène.

distribution alimentaire aux étudiants

Qu’est-ce que vous aimeriez transmettre aux générations futures ?

Le fait d’être acteur et auteur, de s’impliquer et de ne pas rester spectateur. Sortir du côté où on pourrait très vite rentrer dans une forme de victimisation. A un moment ou à un autre, chacun de nous peut décider de sa vie, chacun de nous a une partie de la solution dans les mains, il suffit d’agir. Quand tu sais que ceux qui sont censés faire pour toi ne le font pas, qu’est-ce que, toi, tu décides de faire pour changer les choses ? Nous c’est ce qu’on a décidé, c’est d’agir pour ne plus subir.

Si vous deviez définir 3 valeurs communes entre ACLEFEU et La Fourche ?

Le partage, la solidarité et le faire ensemble. Souvent il y a des gens qui font pour nous mais sans nous, nous on estime que dans ce cas c’est contre nous. Tant qu’on ne fera pas avec nous, ce sera contre nous.

Un petit truc à partager ?

Parfois je me dis qu’il y avait vraiment des personnes avant-gardistes. Coluche par exemple avait envie de répondre à une problématique très grave. Je pense que, dans sa vie, jamais il n’aurait jamais pensé que les Restos du Cœur existeraient encore dans 100 ans. Je pense aussi à l’Abbé Pierre qui  se battait contre le mal logement. Quarante ans après, on n'a jamais eu autant de gens qui dorment dehors

Des personnes sont censées faire des lois et lutter contre toutes ces inégalités mais elles  n’ont rien compris. Une image m’avait marqué, celle de l’Abbé Pierre à l’Assemblée Nationale où tout le monde s’était levé pour l’applaudir. Il leur avait dit qu’ils n'avaient rien compris, que s’il était venu c’est parce qu’ils n’avaient pas fait leur travail.

Il y a clairement des grands hommes qui ont fait l’histoire ! Je pense qu’à l’avenir il va nous manquer des personnes comme ça. J’ose espérer que dans les futures générations il y en a qui arriveront à porter le flambeau, pour ça il faut se recentrer sur l’essentiel et pas sur l’éphémère

Aujourd’hui, tout est basé sur le faire semblant, le buzz, les réseaux sociaux (qui peuvent être un outil formidable comme un outil destructeur). Il faut continuer à garder du lien social, se rencontrer, partager, échanger à travers des repas, la culture, la musique, le théâtre… toutes ces choses sont précieuses et importantes pour le bien-être des gens.

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